Bien qu’elles revêtent un caractère stratégique, les relations entre le Maroc et l’Europe sont entrées dans une phase de tension et ont commencé à perdre l’élan positif qui les caractérisait depuis deux décennies. Cette situation s’explique, entre autres, par les répercussions politiques et humanitaires de la tragédie de Ceuta, survenue le 30 juillet dernier, et par l’escalade des tensions qui s’en est suivie entre le Maroc et l’Espagne, membre de l’Union européenne. La stratégie marocaine visant à renforcer son engagement aux côtés des États-Unis et d’Israël ne fait qu’ajouter un élément supplémentaire à ce climat de méfiance et aggraver la crise de confiance entre Rabat et certaines capitales européennes.
L’assaut collectif de Ceuta a eu lieu le 30 juillet 2026, avec la participation de 80 000 personnes, pour la plupart des Marocains, et a entraîné la noyade de 141 d’entre elles. Cet événement, considéré comme la plus grande vague migratoire collective survenue en une seule journée dans l’histoire de l’immigration, sans lien avec une catastrophe naturelle ou une guerre, a donné lieu à trois versions différentes. Ces versions sont les suivantes :
Premièrement, il s’agirait d’une vague migratoire massive organisée et coordonnée par des jeunes via les réseaux sociaux. Les autorités marocaines n’ont pas pris la mesure de son ampleur et l’ont d’abord considérée comme mineure. Elles ont toutefois été surprises par son ampleur colossale, car les jeunes se trouvant sur les côtes voisines se sont rendus à Ceuta.
Deuxièmement, il s’agirait d’une opération supervisée par l’État marocain afin d’attirer l’attention du monde sur l’existence d’un dossier colonial, le Maroc réclamant la restitution de Ceuta et de Melilla, actuellement sous contrôle espagnol. Certains journaux, dont certains proches du pouvoir, ont rapporté que c’est l’accord anglo-espagnol conclu en juillet concernant la suppression des frontières entre Gibraltar et le reste du territoire espagnol qui a poussé les Marocains à organiser cette opération d’intrusion collective.
Troisièmement, il s’agit d’un récit publié par le journal espagnol El Confidencial et le magazine britannique The Economist, s’inscrivant dans le cadre de la guerre de vengeance entre les services de renseignement. Selon cette version, un agent ayant occupé le poste de pirate informatique au sein des services de renseignement civils marocains (la DGST) se serait enfui en Espagne avec une mine d’informations sur l’implication du Maroc dans des activités d’espionnage à l’aide du logiciel israélien Pegasus. La DGST aurait alors voulu se venger, ce qui l’aurait poussée à organiser le raid du 30 juillet. Cette hypothèse est peut-être crédible, car la justice espagnole enquête sur l’incursion collective des migrants en la considérant comme une opération planifiée.
Avant et après le 30 juillet
Avant le 30 juillet 2026, date de l’assaut collectif contre la ville de Ceuta (située au nord du Maroc, sous souveraineté espagnole, et dont le Maroc réclame la récupération, tout comme celle de Melilla), auquel ont participé 80 000 personnes, pour la plupart marocaines, et qui a fait 141 noyés, l’évolution des relations entre le Maroc et l’Europe semblait plus positive, portée par plusieurs développements politiques et stratégiques. La première de ces évolutions a consisté en un changement progressif de la position d’un certain nombre de pays européens vis-à-vis du conflit du Sahara occidental, en faveur de l’autonomie. Ce changement a notamment été impulsé par la France qui a annoncé son soutien à la proposition d’autonomie présentée par le Maroc et reconnu la souveraineté du Maroc sur la région. L’Espagne, ancienne puissance coloniale au Sahara, a également estimé que l’autonomie était la solution optimale.
Le deuxième facteur, tourné vers l’avenir, est lié à la place qu’occupe le Maroc dans la nouvelle vision géopolitique de l’Union européenne, fondée sur le renforcement des relations avec ses voisins, dont le Maroc, dans le cadre d’une concurrence acharnée avec la Chine et les États-Unis.
Cependant, les événements du 30 juillet ont remis en question l’avenir de ce partenariat, notamment en raison de la sensibilité du dossier de l’immigration et des différends liés à la souveraineté sur Ceuta et Melilla. C’est sans doute dans la déclaration publiée par le Parlement européen le jeudi 17 septembre 2026 que réside le tournant délicat des relations bilatérales. Ce texte comportait trois points principaux qui révèlent la détérioration des relations entre le Maroc et l’Union européenne. En premier lieu, l’Union européenne a qualifié l’incursion massive dans la ville de Ceuta de « guerre hybride et d’invasion ». Cela signifie que le Maroc en est l’auteur.
Dans un deuxième temps, la déclaration laisse planer la menace d’une suspension de l’accord de partenariat entre les deux parties si le Maroc ne respectait pas ses engagements en matière de lutte contre l’immigration. Cela signifierait pour le Maroc la perte de son accès préférentiel au marché européen. Cela se traduirait par des pertes économiques très importantes, sachant que le marché européen absorbe près de 65 % des exportations marocaines. La droite souhaitait initialement suspendre l’application de l’accord de partenariat euro-marocain, mais elle a finalement fait marche arrière afin de ne pas accroître la pression sur le Maroc. Les socialistes ont joué un rôle important au Parlement européen pour soutenir le Maroc et éviter les sanctions que la droite souhaitait lui infliger.
Le point le plus préoccupant de cette déclaration reste le ralliement total du Parlement européen à la thèse de l’Espagne, que les Marocains, le monde arabe et les Africains interpréteront comme une position colonialiste. Le Parlement européen a en effet demandé au Maroc de ne pas remettre en cause la souveraineté de l’Espagne sur Ceuta et Melilla, et de les considérer comme faisant partie des frontières européennes. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a également soutenu cette thèse, qualifiant Ceuta de frontière de l’Europe. Jamais auparavant le Parlement européen n’avait été aussi clair dans sa position sur ce dossier colonial. Jamais non plus un responsable européen ne s’était rangé du côté de l’Espagne dans le conflit concernant Ceuta et Melilla, comme l’a fait Ursula von der Leyen cette semaine. Ce chapitre reste le pire de l’histoire des relations bilatérales entre les deux pays.
Il est toutefois frappant de constater que la France, qui a toujours défendu les intérêts du Maroc au sein de l’Union européenne, n’a pas joué ce rôle cette fois-ci. Elle s’est cette fois-ci montrée réticente en raison du caractère sensible de la question migratoire et du fait que ce type d’opérations de « irruption collective » constitue une menace pour l’ensemble du continent européen. Elle n’a pas non plus souhaité entrer en conflit avec l’Espagne qui, elle, a cherché à donner une dimension européenne au différend avec le Maroc concernant la tragédie de Ceuta.
Le Maroc se tourne vers Washington et Israël
Dans un contexte de tensions entre le Maroc et l’Union européenne, Rabat a signé le 16 septembre 2026 à Washington un accord diplomatique avec Israël portant sur l’échange d’ambassadeurs. Plusieurs médias proches de l’État marocain ont présenté cette décision comme s’inscrivant dans une démarche visant à rechercher de nouveaux partenaires et à diversifier ses alliés, plutôt que de compter uniquement sur l’Union européenne. D’autres ont quant à eux affirmé qu’il s’agissait d’une riposte à l’Union européenne.
Cela va dans le sens de la version quasi officielle selon laquelle la reconnaissance par Washington de la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental serait due au rôle du lobby israélien aux États-Unis. De même, des journaux espagnols tels que El País, El Mundo et ABC ont interprété la décision d’échanger des ambassadeurs dans ce contexte délicat comme une riposte du Maroc à la crise de Ceuta et au parti pris de l’Union européenne en faveur de l’Espagne. Concrètement, la décision du Maroc a fait sensation, car elle est intervenue en pleine campagne électorale pour les élections législatives du 23 septembre prochain et allait à l’encontre de l’opinion publique marocaine majoritaire.
Bien que l’Union européenne n’émette aucune réserve quant aux relations du Maroc avec Israël et les États-Unis, elle voit d’un mauvais œil le rôle croissant de ces deux acteurs géopolitiques au Maroc. En effet, le Maroc n’entretient pas avec eux des relations économiques aussi solides que celles qu’il entretient avec les pays européens. L’Union européenne représente en effet 67 % des importations et des exportations du Maroc, tandis que les États-Unis n’en représentent que 10 %. Ce chiffre s’explique par les importations d’armes et non par une activité économique normale. Quant aux échanges avec Israël, ils dépassent à peine quelques dizaines de millions de dollars, ce qui est négligeable.
Un certain nombre d’acteurs européens, dont la gauche radical et la droite espagnoles, ont avancé l’hypothèse selon laquelle le Maroc pourrait devenir un instrument entre les mains de ces deux parties pour faire pression sur l’Union européenne concernant divers dossiers. Il suffit de mentionner, parmi les rumeurs ayant circulé au sujet de la tragédie de Ceuta, l’allégation selon laquelle le Mossad et les Américains seraient à l’origine de l’incursion massive à Ceuta afin de punir Pedro Sánchez, le chef du gouvernement espagnol, pour sa sympathie envers la Palestine et son opposition à la politique du président américain Donald Trump. Sánchez avait en effet fait allusion au rôle des réseaux sociaux proches d’Israël et de la Russie dans la manipulation des migrants et leur incitation à prendre d’assaut Ceuta.
Parallèlement, cette interprétation s’appuie sur un événement antérieur qui refait surface de temps à autre : le Maroc aurait espionné des dirigeants européens, dont le président français Emmanuel Macron et le chef du gouvernement espagnol Pedro Sánchez, entre 2019 et 2021, à l’aide du logiciel israélien Pegasus. Il convient de noter que le Maroc a catégoriquement nié avoir utilisé ce logiciel. Dans un autre exemple, Washington laisse entendre, de manière non officielle, l’hypothèse d’un transfert de la base de Rota, située dans le sud de l’Espagne, vers le Maroc.
D’un point de vue géopolitique, l’UE considère le Maroc comme un partenaire pour l’avenir de l’Europe, dans le cadre de sa volonté de rivaliser avec la Chine et les États-Unis. Elle ne verra donc pas d’un bon œil l’implication d’un pays bénéficiant d’une aide financière européenne importante, comme le Maroc, qui pourrait venir en aide à ses concurrents. Alors que l’Union européenne souhaite rallier des pays tiers à son alliance, comme elle l’a fait cette semaine avec le Canada, elle ne verra pas d’un bon œil la pénétration américaine au Maroc, d’autant plus qu’elle est de nature politique et militaire et qu’elle n’apporte aucun avantage économique au pays. Le journal El País écrivait dans son éditorial du 19 septembre 2026 : « Alors que le ton de l’Union européenne envers le Maroc s’est durci en raison de la crise de la tragédie de Ceuta, Rabat a annoncé un accord avec les États-Unis et Israël visant à renforcer leur coopération tripartite sur la scène internationale, ainsi que l’ouverture officielle de deux ambassades avec Israël et l’échange d’ambassadeurs. »
L´Espagne gagnante
La tragédie de Ceuta reste toutefois un tournant dans les relations entre le Maroc et l’Europe, qui se sont considérablement détériorées lorsque les Européens ont menacé le Maroc de suspendre l’accord de partenariat. L’Espagne est la grande gagnante de cette crise, et ce à plusieurs niveaux. D’une part, elle a incité l’Union européenne à reconnaître la souveraineté absolue de Madrid sur Ceuta et Melilla et à exiger du Maroc qu’il ne remette pas en cause cette souveraineté. D’autre part, elle a poussé l’Union européenne à s’impliquer davantage dans la surveillance des frontières de Ceuta et Melilla avec le Maroc afin de lutter contre l’immigration clandestine.

